
Lorsque nous ouvrons les Yoga-Sūtras de Patañjali, nous sommes immédiatement confrontés à un principe fondamental : Yogah Citta Vṛtti Nirodhaḥ. Ce tout premier sūtra détient la clé de notre cheminement tout entier. Contrairement aux idées reçues, notre pratique du yoga ne cherche pas à remplir notre esprit d’idées, de concepts ou de dogmes. Elle vise plutôt à nous offrir davantage d’espace intérieur.
Pour autant, cet espace intérieur ne nous rend pas passif. Bien au contraire, il nous imprègne de la véritable vibration de la vie. En apaisant l’agitation mentale, nous ne nous coupons pas du monde ; nous nous éveillons à sa vitalité authentique.
Comprendre la nature des cycles : les Vṛttis
Pour comprendre comment cet espace se crée, nous devons d’abord observer ce qui occupe habituellement notre esprit. C’est ici qu’intervient le concept de Vṛtti. Les Vṛttis représentent les mouvements cycliques et les changements que l’on retrouve partout dans la nature (Prakṛti).
Si vous regardez autour de vous, tout évolue selon des cycles : le lever et le coucher du soleil, ainsi que tout ce qui se trouve entre les deux ; la danse des saisons passant de l’été à l’automne, de l’hiver au printemps. Nous retrouvons ces mêmes boucles au sein de notre propre biologie : ressentir la faim, manger, atteindre la satiété ; éprouver un désir, le combler, se sentir satisfait ; inspirer, puis expirer. Même notre existence tout entière suit ce rythme : l’incarnation dans un corps physique et la fin ultime de ce corps.
Ces cycles naturels se reflètent à l’identique dans notre sphère psychologique. Nous portons tous en nous des schémas mentaux, des habitudes et des structures émotionnelles qui fonctionnent de manière cyclique. Parfois, ces schémas sont sources de souffrance (Kliṣṭa), et parfois ils sont pas non-douloureux ou neutres (Akliṣṭa). Mais quel que soit leur impact, le fait demeure : ils s’inscrivent dans des cycles et des boucles répétitives.
La pratique comme révélateur d’espace
C’est là que les pratiques alliant corps et esprit (sādhana) deviennent un laboratoire extraordinaire. Lorsque nous pratiquons avec intention, nous découvrons en nous-mêmes une frontière empreinte d’espace. Cet espace ne fait pas disparaître les cycles du monde ou du mental ; il devient le réceptacle au sein duquel ces mouvements se déploient. Ce réceptacle est ce que l’on nomme Citta.
Grâce à cette distance sacrée (vairāgya), les objets et les schémas qui nous traversent deviennent soudain bien plus clairs à nos yeux. Nous ne nous noyons plus dans le fleuve de nos pensées ; nous sommes assis sur la rive, à observer le flux.
Svādhyāya : l’étude de soi pour briser la boucle action-réaction
Vivre dans l’état de Svādhyāya signifie tourner son regard vers l’intérieur pour s’observer et apprendre. En portant une attention consciente sur ces schémas qui reviennent de manière répétitive, un changement majeur s’opère : nous retrouvons la liberté de modifier le cours de l’action et de la réaction.
La véritable liberté consiste à s’affranchir de ces vṛttis (fluctuations mentales) automatiques qui, d’ordinaire, décident pour nous de nos prochaines actions. En brisant la chaîne inconsciente de l’automatisme action-réaction, nos choix cessent d’être des réflexes conditionnés par le passé. Nos actions peuvent enfin émaner d’un espace bien plus vaste, conscient et ouvert. Pratiquer le yoga, c’est finalement cela : apprendre à agir depuis cet espace de liberté pure.
